L’open Source face aux tablettes, smartphones et hybrides ?

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Un article très intéressant lu ce WE sur numérama concernant le monde du libre face à la nouvelle mobilité.

Du rififi dans le monde du logiciel libre. Alors que l’informatique grand public glisse vers les écrans mobiles et des interfaces unifiées, adaptées à tous les écrans, le monde du Libre peine à émerger avec une solution à la fois efficace et satisfaisante. Après le quasi-abandon de Firefox OS, où est la communauté GNU/Linux ?

L’ordinateur de demain — et presque d’aujourd’hui — est hydride, entre ordinateur de bureau et tablette tactile. De moins en moins on clique. On touche, on fait bouger, on interagit avec ses doigts collés à l’écran. Et ça demande d’adapter les interfaces graphiques. Microsoft a commencé son virage avec Windows 8 (un peu trop violemment en supprimant carrément le bouton « Démarrer » qu’il a dû remettre), et le poursuit avec un Windows 10 qui peut s’adapter à tous les écrans. Apple rapproche aussi progressivement les expériences utilisateurs entre OS X et iOS, même s’il se défend de vouloir fusionner à terme les deux systèmes.

Mais les distributions GNU/Linux ont-elles accompagné cette métamorphose en cours ? Où en est la communauté Linux ?

Ubuntu Phone peine à convaincre

Lors du MWC 2016 à Barcelone, c’est avec un beau stand, des promesses et des étoiles pleins les yeux que Canonical a continué de vendre sa révolution convergente. Ni stable, ni vraiment disponible sur le marché, on finit toutefois par se demander d’où vient cet enthousiasme à toutes épreuve de Canonical concernant son avenir.

Après l’échec d’Ubuntu Edge sur Indiegogo (seul 12 millions des 32 millions de dollars exigés ont été levés), les difficultés et scissions qu’ont rencontrées sa communauté avec l’arrivée de l’interface Unity, Ubuntu connait peu ou prou les mêmes problèmes que Microsoft et son Windows 8. Seulement chez Canonical, on n’a toujours pas d’interface convergente fonctionnelle.

Lors de notre visite, le spécialiste du Linux à vocation grand public a mis dans nos mains deux appareils sous le système Ubuntu Phone dédié aux mobiles. Le smartphone Meizu Pro 5 et la tablette BQ Aquaris M10.

Le premier est le smartphone le plus puissant disponible sous l’OS mobile.  Mais il est lent, buggé et n’offre rien de comparable avec une expérience Android. Pour un smartphone très puissant, c’est dommage. La faute à un manque de maîtrise et d’intégration. À titre d’illustration, l’appareil est doté d’un capteur d’empreintes digitales, mais jusqu’à très récemment Canonical avait omis de le supporter.

Pour nous rassurer, ou se rassurer lui-même, Mark Shuttelworth explique que le Pro 5 n’est pas encore le flagship qu’attend Ubuntu Phone pour renverser Android. Il ne permet pas l’expérience de convergence totale dont il rêve. C’est-à-dire : branchez votre téléphone à un écran et il devient un PC.  Mais la stratégie, même ambitieuse, de la société avec la convergence n’est en fait que le Continuum de Windows. Ce dernier, présenté plus tard par Microsoft, est néanmoins déjà réalité.

Pour sa part, la tablette de la firme espagnole BQ est encore un appareil du monde Android qui « bénéficie » de sa version Ubuntu. Celle-ci permet la fameuse expérience convergente tant vantée. Android doit-il trembler pour autant ? Difficile encore une fois de parier sur la stratégie Canonical. La tablette est elle aussi lente et buggée, sous Ubuntu Phone. Alors certes, elle offre une expérience convergente. L’interface se transforme et offre un bureau avec des fenêtres. Mais quelle convergence quand le nombre des applications adaptées se compte à peine en dizaines ? Vous pourrez bien utiliser The Gimp sur votre tablette, mais l’interface GTK du logicielle va souffrir de vos gros doigts.

Unity sur tous les écrans

le syndrome snapchat et le libre

On doit aussi aborder un problème qui ne semble heurter qu’en surface Canonical, on pourrait appeler ça le syndrome Snapchat. Explications : avez-vous déjà tenté d’offrir un Windows Phone à un adolescent ? Si oui, vous savez très bien qu’il reviendra vers vous, déçu. Il vous demandera pourquoi son nouveau joujou n’a pas Snapchat. Vous devrez alors lui expliquer que Microsoft a si peu de parts de marché que son réseau social favori n’a pas pris la peine de faire une application pour son nouveau téléphone…

C’est exactement pareil avec les OS mobiles du monde Linux (Android excepté). Sur les mobiles avec des processeurs ARM, majoritaires sur les smartphones et tablettes, Ubuntu offre peu de perspectives pour jouer sur Steam, par ailleurs disponible sur Ubuntu pour PC x86. Les applications que l’on a sur ordinateur ne fonctionnent donc pas sur les mobiles Ubuntu, et ces derniers ont tellement peu de parts de marché qu’ils n’intéressent pas les développeurs, en dehors d’un cercle de militants ou d’optimistes.

C’est exactement le même problème qu’a eu la fondation Mozilla, pourtant très efficace pour rendre le libre accessible au grand public.. Elle a dû renoncer récemment à son projet Firefox OS, qui n’existe plus qu’en intégration dans des objets connectés. Et pourtant, Mozilla avait déjà davantage de partenaires qu’Ubuntu Phone.

Le problème du monde du Libre sur les applications mobiles, au delà des écosystèmes iOS et Android qui sont les seuls à intéresser les développeurs, ce sont les toolkits. Depuis le WebOS de HP et Palm, puis Chrome OS et enfin Firefox OS, le Libre attend comme une âme en peine l’essor des applications HTML 5, qui fonctionnent sur tous les systèmes. Des interfaces convergentes, pratiques et qui offrent une fluidité comparable à une application Android, mais avec les standards du W3C. C’est le seul format sur lequel la communauté Linux semble avoir un accord.

Résultat : sur tous les téléphones libres en dehors d’Android (qui n’est de toute façon pas libre), vous ne trouverez quasiment que des applications en HTML 5, moins fluides que leurs équivalents propriétaires. Même si les choses s’améliorent, la fluidité et l’expérience utilisateur que peuvent offrir les apps iOS ou Android ne sont pas encore au rendez-vous.

Et si Ubuntu devenait compatible Android ?

Une des solutions de repli envisagées notamment par Canonical pour Ubuntu Phone serait un passage — c’est en soi une révolution — de Debian à Android. A l’instar de MIUI, Ubuntu Phone ne serait plus qu’un fork d’Android, avec son noyau, son runtime et… ses APK. L’idée est plutôt bonne puisqu’ainsi Ubuntu Phone pourrait faire tourner les applications Android et surtout bénéficierait des drivers du noyau de Google. Mais un tel changement est un sujet très épineux sur le plan politique et technologique.

L’abandon de Debian signifie par exemple, l’abandon du système des paquets (APT) et des paquets venant de la distribution historique. Et surtout, si Ubuntu conserve son idéal convergent, pour qu’il n’y est qu’un seul OS, la version bureau de la distribution devra aussi passer par Android. Un changement de poids qui briserait un peu plus les liens entre les développeurs d’Ubuntu et la communauté du Libre. Notons que la société est prête à prendre ce risque. Elle préparerait déjà un système de sandbox pour contourner le mythique système de paquets de Debian.

Une émancipation compliquée en terme de main d’oeuvre notamment. Car si Ubuntu a réussi à developper un environnement stable, ce n’est pas seulement le travail de ses employés et de sa communauté, mais bien celui de l’ensemble du monde du libre. Des contributeurs du noyau Linux jusqu’aux compilateurs de Debian en passant par la communauté GNOME. Pourtant, rien ne semble effrayer Canonical qui a décidé déjà de faire jeu à part à deux occasions décisives ces dernières années : Unity et Mir.

wayland ou mir, le nouveau schisme du libre

Tout, ou presque, allait bien du côté du serveur graphique dans le monde de GNU/Linux : toutes les distributions utilisaient le vieillissant mais ultra-compatible serveur X.org. Un des morceaux de codes les plus gros et fouillis du Libre, qui est aussi l’élément le plus essentiel après le noyau, parce que c’est le logiciel qui dessine les interfaces graphiques.

Les évolutions des cartes graphiques et l’amélioration des interfaces ont lentement mais sûrement poussé la communauté GNU/Linux, dans son ensemble, à refaire un serveur graphique from scratch. Partir de zéro pour avoir un nouveau serveur moderne et rapide, que toutes les distributions pourraient se partager : c’est Wayland.

Le projet, bien que lent au départ, commence à s’accélérer avec le soutien des communautés GNOME et KDE. Avec économiquement, le soutien de RedHat, très investi dans GNOME. Wayland doit arriver sur les distributions phares. C’est du moins ce qui est prévu depuis bientôt 5 ans, mais l’échéance est chaque fois repoussée. La route est longue, et tous les logiciels devront être revus pour fonctionner avec ce nouveau serveur.

La tâche n’était donc déjà pas aisée, mais il a fallu que Canonical rajoute de l’huile sur le feu. En effet, considérant que Wayland n’allait pas dans la bonne direction et n’avançait pas assez vite, la société de Shuttleworth a retiré son soutien de Wayland et s’attèle désormais à coder, elle aussi from scratch. Ainsi est né un nouveau serveur graphique pour leur interface graphique convergente Unity : Mir.

Destiné aux mobiles, aux hybrides et aux PC, tout comme Wayland, Mir avance. Dans les bétas d’Unity 8 (la seule version convergente de l’interface de Canonical) c’est déjà Mir qui est aux commandes, avec comme astuce un module appelé XMir. Qui s’occupe, en gros, de répliquer certains fonctionnements du serveur X pour ne casser aucune compatibilité.

Après l’abandon en 2011 de GNOME 3 et son Shell par Ubuntu au profit d’Unity, c’est un nouveau coup dur pour toute une communauté qui a de plus en plus de mal à encaisser les revirements de Canonical. Mais le rejet de GNOME n’est pas seulement le fait de l’obscure stratégie d’Ubuntu. D’autres communautés se rebiffent contre l’environnement.

Par exemple GNOME 3 a provoqué tellement de mécontentements qu’aujourd’hui les forks de GNOME 2 (tels que les projets MATE ou Cinnamon) continuent d’attirer des utilisateurs et développeurs. Une situation qu’avait pu connaitre KDE à la sortie de Plasma mais qui n’avait pas duré. Les récalcitrants au changement avaient fini par se décourager d’alimenter un fork. Alors que là, les projets de MATE et Cinnamon, principalement portés par Linux Mint, se portent très bien.

Par ailleurs, il n’est plus rare d’entendre que Linux Mint est la nouvelle Ubuntu. Pour imaginer la rivalité entre les deux distributions, il faut se souvenir que lors de l’attaque du site de Linux Mint, des membres de la communauté n’ont pas trainé à accuser le nouveau grand méchant loup du libre : Canonical.

Android est-il le futur de linux ?

À se concentrer sur les déchirements des communautés, on en oublierait presque qu’il existe un monde en dehors des distributions communautaire. Et notamment, l’évènement qui a changé Linux a jamais : Android.

Google a pris la meilleure décision depuis sa création en faisant de son OS un système open-source basé sur Linux. Ça a permis l’émergence d’un nouveau monde mobile : construire un smartphone ne nécessite que de s’interroger sur l’hardware et Android est la solution software indiscutable pour le constructeur. Modifiable, ouverte, reconnue, puissante et surtout gratuite, les grands du mobile ont tous adopté la solution made-in-Google. Et aujourd’hui Android compte plus d’applications que Linux n’a de logiciels à offrir.

Mais pour la convergence, c’est raté. Android n’est pas un OS de bureau, et Google est clair là dessus. Pour les PC, c’est Chrome OS.

Pourtant, quand Canonical parle de forker Android, ou quand les chinois de Jide fournissent un environnement de bureau à partir d’Android, les lignes jaunes de Mountain View sont franchies.

Et Android n’est pas juste une version de plus de Linux, c’est la seule à l’heure actuelle qui est commercialisée dans le monde entier et qui fonctionne totalement sur les appareils de l’ère post-PC.

Parce que tout l’enjeu est là, si le PC est fini, son expérience utilisateur aussi. Malheureusement pour les distributions Linux, trouver une distribution stable et utilisable au quotidien sur une tablette-PC  est un défi en soi. Vous pouvez donner une chance, seulement sur quelques appareils démodés, à Ubuntu Phone. Vous pouvez aussi essayer d’installer GNOME 3 ou KDE Plasma Mobile, mais là, il va falloir s’armer de courage.

Si vous franchissez l’étape des pilotes nécessaires pour utiliser votre engin, il vous faudra parvenir à travailler sur des environnements confus et inadaptés au tactile et à la mobilité. Et ce malgré les efforts et l’inventivité des communautés. Par exemple, la maturation de GNOME 3 pourrait, peut être un jour, nous offrir un environnement de travail convergent pour hybrides. Ou encore mieux, si Canonical finit par stabiliser et fluidifier son Unity 8 avec un noyau Android, peut être pourra-t-on retrouver la joie d’installer en une vingtaine de minutes une petite parcelle de liberté dans un monde propriétaire…

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